***A gauche, dans un coin retiré mais tranquille, un piano à queue repose, ouvert, dont les couleurs rappellent le marbre blanc. Ses touches ivoires contrastent à merveille avec ses autres, d'un noir chocolat. Sur le sol, jonchent, éparpillés, les nocturnes de Chopin. Le papier est jauni et sent le passé, le trésor de grenier. Sur le papyrus, les notes s'affolent et s'étalent en pas de fourmis, condensé d'encre noir qui donne le vertige. Au loin, on perçoit Rachmaninoff élever amoureusement son concerto n°2 pour piano.
***A droite, dans un fauteuil de cuir couleur crème, se côtoient un vieil ours en peluche et des chaussons de danse d'un rose pâle, dont les rubans s'entrelacent et pendent par dessus les bras. A côté, un paravent arbore de discrets motifs chinois. Une ombrelle est posée contre lui, près d'une robe aux nuances de vert pâle et de canari.
***Au centre, trône un grand lit acajou à baldaquin où s'entremêlent de grands lys blancs. Autour, des papillons aux ailes bleues nuit, nervurées de noir, virevoltent paresseusement. De long voiles de lins ajourés, s'attardant négligemment à terre, entourent le lit et laissent deviner une forme assoupie dans la quiétude de l'ombre.
***Les fenêtres sont entrouvertes, de légers rideaux de soie se balancent avec douceur, leur étoffe parcourue de vaguelettes. Une légère brise pénètre à l'intérieur et laisse entrer le parfum des lilas. Dehors, s'échappent des rires d'enfants et les allées et venues d'une balançoire.
***La brise écarte enfin les voiles de lins qui se soulèvent avec lenteur et découvrent la fine silhouette d'une jeune fille plongée das un sommeil léger. Les draps d'un blanc laiteux dévoilent sa peau de pêche. Ses cheveux châtains, tirant sur le roux, tombent en cascade sur les coussins. Ses lèvres abricots, à demi entrouvertes, laissent échapper un souffle régulier. La lumière contraste avec finesse le jeu des ombres sur les courbes de son cou, de ses épaules, de son dos. Divine contemplation que cette beauté sauvage, prise au piège dans la lueur de cette fin d'après-midi. Et j'en suis amoureux.
***Et soudain, comme un frisson naissant sur sa peau, ses yeux bleus-verts s'ouvrent à nouveau sur le monde. Et moi je suis parti. Réveil...




