Yann Tiersen
♥ ♫ ☆
POUR UN SOUPIR
PARTIE I
***C'est une belle fin d'après-midi, une après-midi de mars. Mars, aux sentiments violents, que seul les tendres bras de Vénus pouvaient adoucir. Il est adossé au mur, sur la couche que recouvre une couette lie de vin. A travers les stores, une chaude lumière s'épanche sur un parquet acajou et fait la chasse aux ombres. Au dehors, le soleil finit de lustrer les briques des toits et cheminées, et entame sa lente retraite, marquée par un sillon aux nuances de rose saumon. Il fait beau. Il préfère penser à l'intérieur. La nuit dernière, il avait rêvé d'un après-midi semblable. Il n'était pas seul. Il y avait cette fille qu'il avait oubliée. Ils étaient jeunes, à l'époque. Elle était partie, ils s'écrivaient souvent. Et puis ils avaient perdu les mots pour finir par se perdre de vue.
***Elle n'avait pas beaucoup changé, peut-être un peu mûri. Ce n'était que le vague produit d'un souvenir qui tendait à s'effacer. Elle était jolie dans sa robe de lin pourpre à pois blancs. C'était l'été, il faisait chaud. Avec ses grands yeux noirs, on aurait dit une souris des champs. Sa bouche cerise s'était figée dans une éternelle moue rieuse. Elle avait quitté ses talons vermeils pour entrer dans le champ de coquelicots. A vrai dire, c'était plutôt des pavots qui dodelinaient docilement, sous les impulsions d'un vent léger. Et elle courrait en riant, ses chaussures vernies à la main, ses boucles brunes qui lui mangeaient le visage à chaque fois qu'elle se retournait pour le regarder. Lui souriait, les mains dans les poches, un peu gauche, avant de courir la rejoindre. Là, ils s'allongeaient au milieu des fleurs, et retrouvaient leur complicité d'autrefois, à jouer avec les coccinelles, les envoyer vers Dieu, observer les gendarmes et les papillons aux ailes safrans. Il la contemplait, avec ce regard qu'il savait intense, juste pour voir ses joues prendre une teinte pivoine. Sa pudeur lui faisait baisser les yeux. Il affichait un air triomphant, puis ils éclataient de rire. Alors ensemble, ils déshabillaient le ciel qui effilochait ses blessures, laissant derrière lui de longues traînées ensanglantées. Puis ils fermaient les yeux et s'enivraient du parfum des fraises sauvages.
***Sur son lit, il secoue la tête. Il n'aime pas les clichés et son rêve en est un. Trop idéalisé... et d'un ridicule: elle n'a jamais eu les cheveux bouclés, ils n'ont jamais batifolé parmi les pavots... Il n'a jamais été amoureux d'elle. Et pourtant... elle lui manque.




