TROIS SONGES POURPRES
POUR UN SOUPIR
PARTIE II
***Il s'est levé, pour ajourer les stores. Les feux de l'astre embrasent à présent les murs, et tout autour, le crépuscule pleut. Il s'est rassis et a ramené ses genoux tout contre sa poitrine. Celle qu'il aime...pourquoi éprouve-t-il tant d'aversion à employer ce verbe? L'aime-t-il encore? Comment peut-on perdre toute confiance en une valeur qu'on a toujours crûe sûre? Il sourit: on croirait entendre le monologue d'un héros racinien.
***Celle qui l'attire... Il se souvient: il y a encore quelques jours, il avait renoncé, ça faisait trop mal, ils s'étaient blessés. Il était en colère contre lui, contre elle aussi. A présent, il est plus serein, il veut juste ne plus y penser. Le temps d'un instant, il s'accorde pourtant une dernière faiblesse. Tendrement enserré en f½tus, il ferme les yeux et laisse aller son imagination...
***La salle est plongée dans l'obscurité, en dehors d'une estrade qu'éclairent faiblement de vieux projecteurs. Elle est assise sur le bord, une jambe repliée sur elle pour lacer son chausson. Elle s'applique, prend le temps de nouer les rubans, d'ajuster le n½ud. Puis elle se lève, arpente un peu la scène. Ses pas raisonnent et font échos sur les murs de l'amphithéâtre. Elle fait quelques pointes, deux, trois entrechats... le visage, concentré, ne laisse transparaître aucune émotion. Puis, toujours impassible, elle fait face aux rangées de fauteuils écarlates et habille sa bouche carmin d'un de ces sourires de spectacles, le sourire poli de tout artiste qui se produit en public. Soudain, un tressaillement: sa main vient d'agripper le tissu de sa tunique fuschia. Nervosité, excitation? Mais déjà le geste qui l'a trahi s'efface, à nouveau remplacé par sa superbe. Quelques pas de geisha en arrière, et elle s'immobilise dans une posture singulière.
Opus 36
Dustin O'Halloran
♥ ♫ ☆ ***Alors on entend le ronronnement d'un appareil qui s'enclenche, puis un léger ballet s'élève. La musique est naïve, un peu enfantine, comme sortie d'une boîte à musique. Elle se meut, comme soudain animée d'un souffle nouveau, et peu à peu, elle rentre en symbiose avec la mélodie. On dirait une poupée qui évolue, solitaire, dans un coffre à jouet. Les mouvements, volontairement maladroits, sont saccadés, les expressions sont maîtrisées au millimètre près, le regard est perdu. C'est une fascination totale pour la beauté de la technique.
La Valse d'Amélie
Yann Tiersen
♥ ♫ ☆ ***Subitement la musique change, les nuances se font plus fines, la mélodie s'assombrit. Et avec elle, mûrit la danseuse: son corps s'assouplit, elle se fait mouvance, le regard s'anime. Et le c½ur s'ouvre enfin, se complait dans cet unique art, ses membres vivent ses émotions intérieures. Et elle, devient femme. Elle a dépassé la technique pour ne plus que servir sa passion. A la fois si forte et si fragile, elle évolue, errante, entre les lourds rideaux d'un velours bordeaux, de part et d'autre de la scène. Et voilà qu'un nouveau sourire se dessine sur ses lèvres. Mais alors que la politesse s'est effacée, c'est uniquement le plaisir qui le soutient.